Une photo une histoire, Chroniques

Une photo une histoire | Eugène Poitras, 2e partie

Charlevoix

Dim. 6 octobre 2024 4 minutes

Par Christian Harvey

Boudreau S
Boudreau S

Eugène Poitras, une pendaison à La Malbaie en 1869

Une photo du coroner et médecin Édouard-Zéphirin Boudreau qui a réalisé une expertise médico-légale lors du procès d’Eugène Poitras.

La Pendaison

Malgré les requêtes pour commuer la peine de mort en perpétuité, la date de la pendaison d’Eugène Poitras fut finalement fixée au 20 septembre 1869.

Le journal L’Événement relate dans un long article daté du 4 octobre 1869, les dernières heures de la vie de Poitras. Un article, non signé, qui révèle un peu trop de choses pour que l’on puisse y croire… totalement. Enfin, retenons quelques éléments.

Le 15 septembre, Eugène Poitras aurait dit au curé de La Malbaie, Narcisse Doucet, venu lui annoncer que la décision de le pendre était maintenue :

« Qu’il est horrible de mourir par la main des hommes et de savoir que dans quelques heures, je serai enterré vivant!… Les hommes peuvent me sauver et ils ne le font pas... J’ai rendu souvent des services et j’ai sauvé d’une mort certaine des personnes qui auraient péri, si je ne leur avais servi de pilote... Ces personnes n’ont pas eu d’égards pour moi et ne sont pas venues me sauver lorsque la mort me menaçait. »

Eugène Poitras aurait tenté ensuite par tous les moyens de s’évader de la prison de La Malbaie. Il aurait fait un long jeûne pour paraître affaibli à ses geôliers. Il aurait adressé une lettre au shérif Cimon, responsable de la prison de La Malbaie, lui demandant de lui procurer une lime pour pourvoir s’évader. Robertine Barry va prétendre quelques années plus tard, en 1899, avoir eu en possession une copie de cette lettre.

Le frère Éloi-Gérard, en 1943, décrit ainsi la structure montée pour exécutée Eugène Poitras : « La potence avait été dressée à la hauteur de la fenêtre du second étage du Palais de Justice, au-dessus de l’entrée de la cave actuelle. Une construction assez sommaire, faite de planches, devait cacher au nombreux public présent, l’horreur d’une semblable exécution. »

Selon lui, le crochet de fer qui devait servir à suspendre la corde aurait été fabriqué par le forgeron William Riverin.

Eugène Poitras aura refusé jusqu’à la fin de reconnaître sa culpabilité malgré les demandes pressantes des membres du clergé venus le rencontrer. Une décision qui convainc plusieurs dans la population qu’il n’est pas coupable.

Mais, juste au moment d’être pendu, il aurait selon L’Événement affirmé haut et fort :
« Je suis coupable du meurtre de Ouellet, j’en demande à Dieu pardon et à vous-même...
Je me recommande à vos prières. »

Justice 2
Justice 2

Des versions contradictoires

L’Événement du 21 septembre 1869 fait paraître une version passablement glauque de la mise à mort de Poitras :

« Mais un bien triste incident a signalé l’exécution.

Le plus entendu des deux exécuteurs, celui qui, paraît-il, a déjà pendu quatre criminels, était ivre, et son assistant, qui ne valait guère mieux, en était à ses premières armes. Sous l’influence de ces circonstances, les deux bourreaux avaient mis la corde trop longue, et lorsque la trappe fut abaissée la première fois, le condamné tomba à terre sur les deux genoux.

On le remonta sur l’échafaud, on raccourcit la corde et de nouveau on procéda à l’exécution. La trappe s’ouvrit et une minute après Poitras n’était plus qu’un cadavre. »

Le 24 septembre, le docteur Joseph Alexandre Hamel fait publier un démenti dans le même journal. Il y affirme plutôt que Poitras a eu la colonne vertébrale disloquée causant une mort instantanée au moment de sa pendaison. Le bourreau principal était effectivement dans un sale état. Il était victime d’un delirium tremens et avait subi pas moins de 6 crises d’épilepsie la veille. Mais ce n’est pas lui mais son collègue, sans expérience et pas saoul, qui exécuta l’opération. Le docteur Hamel confirme toutefois que les pieds du pendu touchaient alors au sol et que le corde fut raccourcie par lui. Des explications qui réconfortent à moitié.

Plusieurs décennies plus tard, en 1943, le Frère Éloi-Gérard apporte une version un peu différente de l’événement : « Le bourreau ayant mal calculé la hauteur, sa corde se trouva trop longue et le meurtrier lancé dans le vide ne fut étouffé qu’à moitié. Une personne placée à l’intérieur de la barricade fut obligée, rapporte-t-on, de lui écraser les épaules jusqu’à ce que la mort ait consommé son œuvre ».

Cette version fut reprise par la suite par l’abbé Frenette, dans une monographie sur La Malbaie, et les journaux jusqu’à aujourd’hui, devenant une véritable légende avec, sans doute, son « fond de vérité ».

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