Personnalités du jour

Personnalité du jour | Julie Gauthier

Saint-Irénée, Charlevoix

Mar. 16 septembre 2025 4 minutes

Par André Magny

Noel et Julie Gauthier
C’est grâce aux Gauthier si la fascine s’est perpétuée à l’Anse-au-Sac. Julie Gauthier accompagnée de son oncle Noël.
Crédit : André Magny
Noel et Julie Gauthier

La fascinante Maître Julie Gauthier

Bien qu’elle ait fait des études en sciences humaines, en architecture et en psychologie à l’Université Laval, en plus d’être horticultrice, Julie Gauthier n’est pas encore avocate ! Mais elle est plutôt, depuis mars 2024, Maître en traditions vivantes, titre octroyé par le Conseil québécois du patrimoine vivant (CQPV), en raison de son savoir-faire et de sa passion pour la sauvegarde de la pêche à la fascine.

Rendez-vous avait été pris de bon matin à L’Anse-au-Sac. Ce vendredi-là, la brume s’était miraculeusement levée à St-Irénée après avoir complètement enveloppé La Malbaie. Ce n’est pas Julie Gauthier qui attendait le journaliste de Mon Charlevoix en face de la boutique des Pêcheries Charlevoix, mais plutôt son oncle Noël pour l’amener en tout terrain environ 1 km plus loin à travers un chemin tout en garnotte !

Noël a grandi les pieds dans l’eau. Son père pratiquait la pêche à la fascine. Son grand-père itou, voire quelques aïeux avant lui ! M. Gauthier rappelle que cette méthode de capture du poisson, sans bateau ni moteur, qui se fait à l’aide de filets montés sur de grands poteaux, s’est transmise de génération en génération.

La fascine, tirant son nom de l’assemblage de branchages, ce n’est pas qu’une technique : c’est une manière de vivre en communauté, un travail collectif qui rassemblait frères, oncles et voisins comme la pêche aux marsouins comme l’a si bien raconté la caméra du grand Pierre Perreault.

Mais les changements climatiques, affectant sans doute les populations de poissons, se font sentir : « Il y en a pas mal moins qu’avant », concède l’oncle de Julie, qui a vu les prises diminuer au fil des décennies. Mais malgré cette diminution, la passion demeure intacte.

La fascine
C’est à marée basse que les poissons seront pris au piège dans la fascine.
Crédit : André Magny
La fascine

Les secrets d’une pêche ancestrale

Loin des grands chalutiers, cette pêche s’appuie sur les marées et sur l’instinct naturel des poissons. Julie Gauthier, qui a repris le flambeau et le permis de son oncle il y a quelque cinq ans, explique : « Les poissons, soient le capelan, l’éperlan, le hareng, le poulamon, le grand corégone et l’anguille à l’automne, vont venir dans la baie pour se nourrir ou se reproduire. » Quand la marée va se retirer, le poisson d’emblée s’en va vers le large. C’est là qu’il sera piégé dans une sorte de cage. Mme Gauthier poursuit : « C’est la chasse ou la grande aile qui va faire en sorte de diriger le poisson vers le bas. Il va essayer de remonter, mais il sera sans cesse ramener vers le bas. »

L’installation, faite jadis de bois tressé, a évolué avec le temps. On est maintenant avec des filets reliés à des poteaux. On y aperçoit aussi des treuils. « Avant, précise la pêcheuse, l’entrepreneure, mais surtout la grande connaisseuse, il n’y avait pas de poulies comme ça. Avec les treuils, on est capable de mettre tous les filets à terre », détaille Julie. Cette adaptation permet de protéger la fascine lors des tempêtes et de prolonger sa durée de vie.

Les prises varient au gré des saisons et des marées. « Parfois, il peut y en avoir 10 000 livres, des fois 300 livres », poursuit Julie Gauthier. L’approche reste respectueuse de l’écosystème : « S’il y a du bar rayé, du saumon, de la truite de mer, on fait juste les remettre à l’eau », car ces sortes de poissons ne font pas partie du permis pour la pêche à la fascine.

Julie Gauthier
Pour qui veut se procurer de l’éperlan, du hareng ou encore de l’esturgeon, et en savoir plus sur la pêche à la fascine, il faut absolument passer par St-Irénée et descendre vers l’Anse-au-Sac pour rencontrer Julie Gauthier aux Pêcheries Charlevoix
Crédit : André Magny
Julie Gauthier

La transmission d’un savoir reconnu

Aujourd’hui, la pérennité de la pêche à la fascine repose en grande partie sur Julie Gauthier, propriétaire de Pêcheries Charlevoix. Celle qui fut horticultrice pendant une dizaine d’années a choisi de revenir vivre dans Charlevoix et plus particulièrement à St-Irénée. « On voulait pas que cette tradition disparaisse. »

Son engagement ne se limite pas à l’exploitation quotidienne. En 2023, la pêche à la fascine a obtenu une reconnaissance importante : celle de faire partie du patrimoine immatériel du Québec. Cette reconnaissance du ministère de la Culture du Québec garantit non seulement la sauvegarde de la pratique, mais aussi sa transmission.

Julie Gauthier agit désormais comme Maître de tradition vivante, en formant des apprentis selon un modèle de compagnonnage. « C’est pas mal ça. Il n’y a pas de livres. Il n’y a pas de cours. »

Ce savoir-faire, transmis oralement et par la pratique, reste fragile, mais il attire de plus en plus l’attention des chercheurs et des visiteurs. Mis à part à l’Anse-au-Sac, on retrouve aussi la fascine à l’Isle-aux-Coudres. Et c’est avec joie que Julie Gauthier annonce qu’elle est en train de former un apprenti, Mathieu Ouellet, qui souhaite repartir la fascine à Baie-Ste-Catherine, une fois que son apprentissage sera terminé dans deux ans, un préalable pour obtenir son permis de pêche.

Avec Pêcheries Charlevoix, Julie et sa famille prouvent qu’il est possible de concilier tradition, modernisation et tourisme durable. Dans Charlevoix, la fascine n’est donc pas qu’un héritage. Elle est un témoignage vivant d’une relation intime entre l’humain, la mer et le temps.

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