Le banc des murmures

Le banc des murmures | Chapitre 10 : La grande tablée du fleuve

Charlevoix

Sam. 13 juin 2026 2 minutes

Le Banc des Murmures TEXTE
Le Banc des Murmures TEXTE

Chapitre 10 : La grande tablée du fleuve

Le long banc de bois rustique, repeint chaque année, installé à la limite du sable et de l'herbe sur la plage de Saint-Siméon.

Arthur s’assit au centre du banc, s’appuyant les deux mains sur sa canne en observant le joyeux chaos qui se déployait devant lui. C’était le premier vrai samedi d'été. Le genre de journée où le soleil de juin ne fait pas semblant et où le Saint-Laurent, d'un bleu presque provocant, semble inviter à la fête.

Autour de lui, la plage appartenait à sa tribu. Ses deux filles déballaient les salades et le poulet froid sur la table à pique-nique voisine. Ses gendres s'affairaient autour d'une glacière en riant fort. Mais le regard d'Arthur restera fixé sur la rive : ses quatre petits-enfants, les pantalons roulés jusqu'aux genoux, tentaient de faire des ricochets dans l'eau encore glaciale du fleuve. Leurs éclats de rire fusaient, portés par la brise marine.

Arthur prit une profonde inspiration, humant l'odeur du feu de grève naissant et de l'air salin. À 76 ans, il savait que ces moments-là étaient de l'or en barre.

Il se souvint des étés de sa propre jeunesse, passés sur cette même plage. Les visages avaient changé, le temps avait passé, mais la trame de fond restait la même. Il s'était souvent inquiété de voir ses enfants partir étudier à Québec ou travailler à Montréal, craignant que le lien avec la région ne se distende. Mais Charlevoix possède un aimant invisible. Peu importe où la vie les mène, ils reviennent toujours s'ancrer ici dès que les beaux jours arrivent.

Sa plus jeune petite-fille, Maya, courut vers lui, les pieds trempés et les joues rouges, tenant fièrement un caillou vert tendre dans sa petite main. « Regarde, Grand-papa ! C'est un morceau de baleine ! » dit-elle en lui tendant son trésor. Arthur prit le caillou, un morceau de quartz blanc poli par les vagues, encore habité par la fraîcheur du fleuve, et fit une place à la fillette à côté de lui sur le banc. « Il est magnifique, ma grande. On dirait bien le dos d’un béluga. Garde-le bien dans ta poche. C'est un morceau de chez toi. »

Elle se blottit contre lui une minute, le temps de regarder ses frères recommencer à courir après les vagues, avant de repartir comme une flèche.

Arthur sourit, le cœur plein. Sa plus belle réussite n'était pas inscrite dans les registres ou les comptes de banque. Elle était là, sur ce banc, à regarder la nouvelle génération prendre possession de la plage. Tant que ses petits-enfants auraient le goût de venir se geler les pieds dans le fleuve, Arthur savait que l'histoire de sa famille continuerait de s'écrire en lettres d'écume et de granit.

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