Le banc des murmures

Le banc des murmures | Chapitre 3 : L’horloge d’eau douce

Charlevoix

Sam. 7 mars 2026 2 minutes

Par Melany Madden

Le Banc des Murmures TEXTE
Le Banc des Murmures TEXTE

Épisode 3 : L’horloge d’eau douce
Le banc de métal un peu écaillé par le sel, situé tout près de l'embarquement du traversier à Saint-Joseph-de-la-Rive

Rosaire n’avait pas besoin de montre. Pour lui, le temps ne se mesurait pas en minutes, mais en va-et-vient de coques d’acier. Il y avait le Joseph-Savard... chaque moteur avait son propre battement de cœur, un bourdonnement grave que Rosaire ressentait jusque dans la plante de ses pieds, bien assis sur son banc.

Il habitait la « terre ferme » depuis toujours, mais il avait l’âme insulaire. Il venait ici tous les après-midis, non pas pour partir, mais pour regarder l’idée même du voyage.

Il observa une famille de touristes s’impatienter dans leur voiture, les yeux rivés sur le quai. Rosaire sourit. Ils n’avaient pas encore compris que Charlevoix ne se brusque pas, et que l'Isle, elle, se mérite. Pour traverser, il faut accepter de perdre le contrôle, de remettre son destin entre les mains du capitaine et des courants parfois capricieux du chenal.

Il se rappela son grand-père qui disait que « l’Isle, c’est un navire qui a jeté l’ancre pour de bon ». Rosaire, lui, se sentait souvent comme ça : un homme ancré, stable, mais entouré d’un monde qui s’agite sans cesse.

Une fois, il y a de ça quarante ans, il avait failli ne pas revenir de l’autre bord. Il y avait une femme, là-bas, qui sentait la farine du moulin et la rose sauvage. Mais le dernier traversier de novembre l'avait ramené à sa vie, à sa ferme, à son destin de terrien. Parfois, en regardant le sillage blanc laissé par le bateau, il se demandait si une partie de lui n'était pas restée sur le quai d'en face, à attendre une marée qui ne revient jamais.

Le signal retentit, le pont s'abaissa dans un fracas métallique familier. Rosaire se leva. Il avait compté quatre traversées aujourd'hui. Quatre fois, le monde était venu vers l'Isle, et quatre fois, il en était reparti.

Il tapota le dossier froid du banc, comme on remercie un vieil ami, et murmura : « À demain, mon grand. »

Il repartit vers sa maison, l'esprit tranquille. On peut vivre sur le continent et porter une île en soi ; c'est peut-être ça, le vrai secret des gens de Charlevoix.

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