Le banc des murmures | Chapitre 5 : La sueur du printemps
Sam. 4 avril 2026 2 minutes
Par Melany Madden
Chapitre 5 : La sueur du printemps
Le banc de cèdre brut, adossé au mur de bois gris de la cabane, juste sous le panache de vapeur blanche qui monte vers les nuages.
Gustave s'assit lourdement, ses mains calleuses reposant sur ses genoux recouverts d’un vieux pantalon de laine. Ici, l’air est un combat permanent : le froid vif du vent du Nord qui descend de la montagne contre la chaleur humide et sucrée qui s’échappe de la porte entrouverte.
Sur son banc, Gustave ferma les yeux. Il n’avait pas besoin d’entrer pour savoir où en était l’ébullition. Son nez, affiné par soixante printemps, reconnaissait la nuance exacte entre l’odeur de l’eau qui s’évapore et celle, plus dense, du sirop qui commence à « prendre ».
Il regarda son petit-fils, fignolant les réglages d’un écran numérique dans la cabane. Aujourd’hui, les chalumeaux sont reliés par des kilomètres de tuyaux bleus, et une machine savante retire l'eau avant même qu'elle ne touche au feu. Gustave sourit. Pour les jeunes, c'est de la chimie et de la performance. Pour lui, c'est encore et toujours un miracle.
Il se souvint des printemps de son enfance, quand son propre grand-père l'emmenait vider les chaudières d'aluminium à bout de bras, la neige jusqu'à la taille. Le soir, on rentrait les joues brûlantes et le dos en compote, mais avec le sentiment d'avoir volé un peu d'or à la forêt.
« Grand-papa, viens goûter, c’est la première coulée ! » lança le jeune homme depuis le seuil.
Gustave se leva lentement du banc de cèdre. Il entra dans la buée, là où le temps s’arrête, là où les visages deviennent flous. On lui tendit une petite cuillère de bois. Le liquide ambré était brûlant, velouté, avec ce petit goût de fumée de bois d'érable qui ne s'explique pas, il se ressent.
En ressortant s'asseoir une dernière minute, il regarda la forêt qui s'éveillait. Le banc était mouillé par la neige qui fondait sur le toit, mais il ne bougea pas. Il se disait que peu importe les tuyaux de plastique ou les ordinateurs, tant qu'il y aurait un homme assis sur un banc à attendre que la sève monte, le printemps de Charlevoix aurait toujours le même goût de victoire sur l'hiver.